Chacun son tour

Saké time

Kyoto-restaurant-1« Je vous offre une bière ? ». Tout est parti de là. De cette question si classique qui a pourtant changé le cours de notre soirée. L’histoire commence dans le dédale des vieilles ruelles de Kyoto, aux abords de la gare. À la recherche d’un endroit où dîner, mes parents et moi tombons sur une petite échoppe sans grande prétention. Le lieu semble plutôt traditionnel avec sa devanture en bois et sa petite guirlande de rideaux bleus. « Allons voir », propose ma mère. En entrant, nos regards se posent instantanément sur les murs de cette minuscule pièce (une dizaine de places assises), parsemée de grands miroirs où se reflètent photos de famille et articles de journaux. Sur les étagères, les bouteilles de saké colorés et de whisky se juxtaposent sous de vieux néons jaunâtres. Derrière le long bar en teck, se trouve M., l’unique cuisinière de cette cantine locale, âgée d’une soixantaine d’années. Avec ses yeux pétillants et son grand sourire, elle nous met immédiatement à l’aise. « Sit down, sit down », nous dit-elle avec enthousiasme. Une fois assis, elle nous précise qu’il n’y a qu’un menu unique… dont nous ne connaissons absolument pas la teneur. Let’s see !

En attendant d’être servis, nous sympathisons avec nos voisins de table, un couple du Brunei, bientôt rejoints par un de leur ami, le directeur adjoint de l’université de Kyoto. Ce dernier nous explique qu’il connaît très bien ce lieu, où seuls quelques clients ont leurs habitudes. Surtout, il nous précise que la nourriture y est excellente. À l’arrivée du premier plat – du foie de volaille et des bambous en sauce – nos papilles ne tardent d’ailleurs pas à comprendre. Les mets sont à tomber. Même le tofu, qui soyons honnête, n’a pas de goût particulier, est délicieux. Poisson, pouces de wasabi, épinards, les plats sont tous meilleurs les uns que les autres.

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Nous ne cessons de louer les délices de cette cuisine à notre chef kyotoïte. Touchée par cette attention, elle trinque avec nous, et nous resserts encore de ces fantastiques gourmandises salées. J’ai même droit à une portion supplémentaire. Apparemment, je lui ai tapé dans l’oeil ! Une situation qui a visiblement l’air d’amuser nos voisins de gauche, deux hommes et une femme, respectivement chimistes et analyste financier à Kyoto. Malgré la barrière de la langue, nous arrivons à nous comprendre. Au bout d’une demi heure, c’est un joyeux bordel qui règne dans ce café ! Il faut dire que mon père a lancé les hostilités en offrant une tournée à tout le bar, ainsi qu’à la patronne. Entre temps, d’autres suivent. De quoi échauder l’esprit de nos nouveaux amis qui enchaînent les embrassades, les photos et les blagues. La soirée prend un tournant encore plus amical quand je leur demande le nom du meilleur whisky japonais.

«It depends. What do you prefer, single malt or brown ? », nous demandent-ils.

« Single mat », répond mon père.

Tous commencent alors à chercher, y compris notre cuisinière en chef. Nous la voyons d’ailleurs décrocher son téléphone pour se rencarder. Une fois la conversation finie, elle nous explique que le meilleur est le Hibiki. Mieux : elle nous précise qu’un de ses amis va nous apporter un bouteille d’ici quelques minutes pour que l’on puisse y goûter. Ils sont comme ça les japonais : super accueillants ! En attendant, elle nous offre du saké. Du Meiko précisément. « Clair comme de l’eau de roche », nous dit-elle. Je veux bien la croire. Nous avons chacun droit à un un shot bien frais, servi dans de jolies coupelles rose (qu’elle nous offrira ensuite) et qui rappelle le Sakura (la période des cerisiers en fleurs). Le résultat en bouche est étonnant : ni trop fort ni trop sucré. Un vrai régal. Au regard de nos mines ravies, notre voisine de table décide de nous offrir carrément la bouteille. C’est donc reparti pour de nouvelles tournées.

Une demie heure plus tard, le jeune homme au whisky débarque avec la bouteille en question… neuve. J’ai beau leur dire que nous ne sommes pas obligés de l’ouvrir, tous y tiennent : « Vous devez gouter ». OK. Aucun problème, j’ai même envie de te dire. Et nous avons bien fait : ce nectar est d’un goût incroyable. Fruité et épicé à la fois. Pour la petite histoire, sachez que ce whisky est un mélange de malt et de grain vieillissant dans différents types de fûts (de prune notamment), dont le très rare Mizunara (chêne japonais).

Kyoto-restaurant-2Pour que l’on tienne le choc, on nous ressert à manger. Gratuitement, cette fois. Par simple gentillesse. Nous voyons donc M. improviser une omelette au crabe sous nos yeux. Comme à la maison ! En accompagnement, elle nous propose de gouter à un autre saké, servi chaud cette fois. Et c’est reparti pour un tour ! Et vas-y que mon père offre une tournée, puis nos voisins, suivis de la patronne… Autant dire que ma tête commence légèrement à tourner. Heureusement, nous pouvons compter sur notre cuisinière favorite, qui rempli de nouveau nos assiettes de pommes de terre cuites au four, agrémentées d’une sauce pimentée. Un délice.

Reste qu’avec la journée que nous avons eue et tout ce que nous avons ingurgité, nous commençons à nous sentir fatigués. Tout comme nos amis, qui décident finalement de prendre congés vers 23h30. Leur sortie est mémorable. La Japonaise tombe littéralement au sol après s’être « emmêlée les pieds » en se dirigeant vers la porte. L’emmêlement de pieds, un classique ! Quant nous partons à notre tour, c’est non sans un certain pincement au coeur. Il faut dire que nous avons été reçus comme des rois. À aucun moment, nous avons eu la sensation d’être au restaurant. Il s’agissait plutôt d’un bon moment entre amis. Sympathique, naturel. Même les locaux n’en revenaient pas : « C’est la première fois que nous la voyons cuisiner autant », nous ont-ils dit. D’ailleurs, à peine sorti, nous sommes rattrapés par M., qui tient à nous offrir quatre bouteilles de Meiko, avant une dernière embrassade. Une soirée inoubliable !


Adresse : ce restaurant est non seulement à conseiller pour passer un bon moment, mais aussi pour sa délicieuse cuisine. Nous avons payé l’équivalent de 40 euros par personne. Mais je ne saurai dire combien de bières, de whiskys et de sakés nous avons bus… ni même le nombre de plats que nous avons mangés. Comme le nom est en japonais, vous trouverez ci-dessous les photos de la carte du restaurant, ainsi qu’un plan.

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